Solweig Ely, autrice et psychopraticienne, invitée du podcast Les Biais Dans Le Plat pour une interview sur la façon d’apprendre à se reconstruire.
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Se reconstruire, les biais cognitifs qui vous font obstacle

Se reconstruire ne ressemble jamais à une ligne droite. On avance, on recule, on croit avoir réglé une question qui revient dix ans plus tard. Dans cette interview avec Solweig Ely, nous explorons ce que les biais cognitifs font à ce chemin, et pourquoi ils donnent si souvent l’impression de tourner en rond.

  • Pourquoi a-t-on l’impression de ne pas avancer alors qu’on a déjà parcouru un long chemin ?
  • Pourquoi une méthode qui n’a rien donné peut-elle fonctionner des années plus tard ?
  • Pourquoi se sent-on responsable de ce qu’on n’a pas choisi ?

Solweig est autrice et psychopraticienne. Son livre, publié en 2011, racontait une période difficile de sa vie. Mais ce qui m’intéressait dans cet échange, c’est ce qui s’est passé après : le chemin de reconstruction qu’elle a parcouru, et qu’elle met aujourd’hui au service des autres à travers Chemins de Vies, sa plateforme d’accompagnement, et son émission Tous traumatisés.

Pendant des années, elle a cherché. Elle a testé une longue liste d’approches thérapeutiques, avec le sentiment de chercher dans le vide. De cette recherche, elle a fait une boîte à outils. Et derrière son parcours se dessinent des mécanismes que nous partageons tous : la tendance à retenir le négatif, à s’attribuer la faute, à réécrire nos souvenirs, à préférer ce que l’on connaît. Cette conversation est une plongée dans ce qui rend la reconstruction si sinueuse, et dans ce qui permet malgré tout d’avancer.

VIDÉO

La reconstruction, un chemin qu’on ne nomme qu’après coup

Un mot qu’on ne prononce pas au début

Parler de reconstruction, c’est admettre qu’il y a eu une déconstruction. Et c’est précisément ce qui rend le mot si difficile à employer quand on est encore dedans.

Solweig le dit sans détour : il y a dix ou quinze ans, alors qu’elle était déjà sur ce chemin, elle n’aurait jamais utilisé ce terme. On ne s’engage pas dans une reconstruction en connaissance de cause. On avance par étapes, et c’est seulement en regardant en arrière qu’on se dit : là, j’ai remis une pierre. Là, j’ai reconstruit quelque chose.

La première étape, selon elle, tient en une prise de conscience : nous ne sommes pas réductibles à ce que la vie nous a imposé.

Il n’y a pas de mauvaise clé, il y a des moments

C’est sans doute l’idée la plus forte de cet échange. Pendant des années, Solweig a vécu une frustration très précise : celle de voir ressurgir un sujet qu’elle pensait avoir réglé. « Ce truc-là, je l’avais travaillé. Pourquoi revient-il ? »

Sa réponse : on ne se reconstruit pas en une fois, parce qu’il y a des strates. La compréhension, d’abord. Puis une compréhension plus profonde. Puis les émotions. Puis les réactions du quotidien. On peut avoir travaillé le fond sans avoir touché la forme. Et une approche qui n’ouvre aucune porte à un moment de sa vie peut en ouvrir une des années plus tard, parce que le terrain a changé entre-temps.

Ce que j’en retiens, c’est que l’échec d’une méthode ne dit rien de la valeur de celui ou celle qui l’essaie. Il dit seulement que ce n’était peut-être pas le bon moment pour cette clé-là. Cette lecture change beaucoup de choses : elle remplace le « je n’y arrive pas » par un « pas encore, pas comme ça ».

L’entourage : ne pas regarder les autres d’aujourd’hui avec les yeux d’hier

Nous sommes des êtres interconnectés. Même retiré au fond d’une montagne, on garde besoin du contact des autres. L’entourage pèse donc sur la reconstruction, dans un sens comme dans l’autre.

Lorsqu’un enfant n’a pas été protégé ou entendu, il en tire une règle simple : je ne peux compter que sur moi. Devenu adulte, il continue souvent d’appliquer cette règle. Le réflexe de demander de l’aide est éteint, y compris face à des personnes qui pourraient en apporter.

Solweig observe ce mécanisme très souvent dans ses accompagnements. Des personnes suivies par une thérapeute ne lui confient pas certaines choses, parce qu’elles sont persuadées qu’elle ne pourrait pas comprendre. Alors qu’elles ne savent rien de ce que leur thérapeute a vécu.

Il y a là un raccourci mental très humain : on juge l’aide qu’on peut recevoir aujourd’hui à l’aune de celle qu’on n’a pas reçue hier. On peut trop espérer des autres, ou au contraire se priver d’eux. Dans les deux cas, c’est le passé qui décide à la place du présent.

Et même un entourage bienveillant peut freiner, par affection. Vouloir protéger quelqu’un de son histoire, c’est parfois l’empêcher d’en faire quelque chose.

Schéma en boucle des quatre biais cognitifs qui freinent ceux qui cherchent à se reconstruire : biais de négativité, biais d’attribution interne, mémoire reconstructive et biais de statu quo.
Quatre automatismes qui se renforcent et donnent l’impression de tourner en rond, alors qu’on avance.

Se reconstruire : quatre automatismes qui font croire qu’on n’avance pas

Au fil de notre échange, quatre mécanismes sont revenus. Pris isolément, chacun est connu. Ce qui m’a frappée, c’est la manière dont ils se renforcent : l’un efface les progrès, l’autre vous charge d’une faute, le troisième réécrit l’histoire, le dernier vous retient dans le connu. Ensemble, ils donnent l’impression de tourner en rond, alors même qu’on avance.

Le biais d’attribution interne : porter une faute qui n’est pas la sienne

Un reproche au travail, un haussement de ton dans une pièce voisine, et la question surgit avant toute réflexion : qu’est-ce que j’ai fait ? Le biais d’attribution interne nous pousse à chercher en nous la cause de ce qui se passe mal, même quand nous n’y sommes pour rien.

Solweig retrouve ce réflexe chez beaucoup des personnes qu’elle accompagne. Même lorsque l’évidence est là, que la personne n’est en rien responsable, elle trouve malgré tout sa part de faute. Ce réflexe est d’autant plus ancré qu’il s’est installé tôt.

J’avais déjà exploré ce mécanisme sous l’angle de la confiance en soi, où il conduit à porter ce qui ne nous appartient pas. Dans un chemin de reconstruction, il pèse encore plus lourd : il transforme ce qu’on a subi en quelque chose qu’on aurait dû empêcher.

Le biais de négativité : minimiser le chemin parcouru

Notre cerveau retient plus facilement le négatif que le positif. Les chercheurs en psychologie ont résumé ce phénomène par une formule devenue célèbre : le mauvais est plus fort que le bon. C’est le biais de négativité.

Dans une reconstruction, il produit un effet très concret. On peut avoir accompli des choses qu’on croyait impossibles, et ne voir que ce qui reste à faire. Le bout du tunnel semble s’éloigner au lieu de se rapprocher.

Solweig utilise une image que je trouve juste. Quand on a toujours marché dans la pénombre et qu’on reçoit soudain un coup de projecteur, le premier réflexe est de s’en protéger. La lumière n’est pas familière. Alors on la minimise, on la relativise, pour retrouver la stabilité de ce qu’on connaît. Son travail consiste à déplacer le projecteur, tout doucement.

Chez les personnes qui ont vécu un traumatisme jeune, ce mécanisme est souvent amplifié par l’hypervigilance : un état d’alerte permanent qui ne laisse aucun répit. On est sans cesse en train de lutter, contre soi ou contre la situation, sans pouvoir prendre de recul. Or une réaction peut sembler démesurée sur l’instant et rester parfaitement normale sur le fond.

Une mémoire qui reconstruit plus qu’elle n’enregistre

Notre mémoire n’est pas un enregistrement. Pour mémoriser, le cerveau s’appuie sur les émotions et sur le contexte, et chaque fois que nous rappelons un souvenir, nous le reconstruisons en partie. Les travaux d’Elizabeth Loftus l’ont montré dès les années 1970 : il suffit de changer un mot dans une question pour modifier ce que les témoins d’une scène croient avoir vu.

Si l’on peut se tromper sur la couleur du pull porté à son anniversaire de dix ans, que dire des souvenirs liés aux moments les plus difficiles d’une vie ? Avec le temps, les émotions évoluent, la façon de voir les choses aussi. Un même souvenir ne ressort pas de la même manière cinq ou vingt ans plus tard.

Solweig accompagne aussi des personnes qui décrivent des souvenirs revenus tardivement, après des années d’oubli. Les mécanismes de ces remontées font encore débat chez les chercheurs. Mais pour celles et ceux qui les vivent, la question reste la même : comment faire confiance à son cerveau quand il semble en faire à sa tête ?

Sa réponse passe par l’ancrage. Plutôt que de dépendre de ce que le cerveau choisit de faire remonter, elle travaille sur qui l’on est aujourd’hui. Parce que l’important, c’est là où l’on se trouve maintenant.

Le biais de statu quo : préférer la pénombre qu’on connaît

« Tu es une guerrière. » « C’est gentil. Mais le repos du guerrier, c’est pour quand ? »

Cet échange, Solweig l’a eu avec un ami. Il dit tout de la fatigue que produit un long chemin. Et il éclaire le dernier mécanisme : le biais de statu quo, cette préférence du cerveau pour une situation connue, même inconfortable, plutôt que pour une situation inconnue.

Quand on cherche à se reconstruire depuis des années, qu’on a essayé des clés qui ne fonctionnaient pas, tourné le problème dans tous les sens, il arrive un moment où rester dans le marasme paraît plus sûr. Au moins, c’est ce qu’on a toujours connu. Solweig le voit très souvent, en particulier chez les personnes en dépression profonde, où l’envie même d’avancer est émoussée.

Ce statu quo, insiste-t-elle, est normal. Le dépasser demande de recharger ses batteries, en revenant à soi et à ce qui fait du bien. C’est là encore l’ancrage qui permet de franchir une barrière qui reste, elle le reconnaît, difficile à passer.

De la recherche chaotique à la boîte à outils

Ce qui m’a le plus touchée chez Solweig, c’est ce qu’elle a fait de ses années de recherche. Là où beaucoup auraient gardé le souvenir d’un parcours épuisant, elle a vu une matière. Toutes ces approches testées, celles qui ont fonctionné comme celles qui ont échoué, sont devenues une boîte à outils. Aujourd’hui, elle peut dire à une personne qu’elle accompagne : cette méthode ne m’a pas parlé à moi, mais à toi, elle pourrait parler.

Comprendre est la première étape, pas la dernière

Mettre un nom sur un biais ne le fait pas disparaître. Solweig est très claire là-dessus : les personnes qu’elle accompagne comprennent vite, quand on leur montre point par point qu’elles ne sont en rien en cause dans une situation. Mais comprendre ne change pas le réflexe. À la situation suivante, il revient.

Ce qui change, c’est ce qu’on en fait. Petit à petit, on prend l’habitude de se dire : derrière ma première réaction, ma première émotion, il y a un biais. Pas forcément une réalité. La compréhension ouvre la porte. Modifier le schéma en profondeur demande un travail plus long.

C’est exactement ce que je défends sur ce site : comprendre nos biais n’est pas une excuse. C’est un point de départ. On ne peut pas se débarrasser de ces automatismes, ni lutter contre eux à chaque instant. Mais on peut apprendre à faire la part des choses entre ce que le cerveau nous sert à toute vitesse et ce qui se passe réellement. Et cesser de se flageller quand on retombe dans ses travers.

Ne pas tout confier à son cerveau : l’écriture comme mise à distance

Si le cerveau n’est pas toujours fiable, une conclusion s’impose, formulée par Solweig elle-même : il ne faut pas tout lui confier.

L’écriture est l’un des outils qu’elle utilise depuis toujours, de ses premiers poèmes d’enfant à aujourd’hui. Elle propose d’ailleurs un petit journal aux personnes qu’elle accompagne, dans une démarche d’écriture thérapeutique. Son constat : une fois posé sur le papier, ce qui tournait en boucle cesse de tourner. Plusieurs sens sont mobilisés à la fois, le toucher, la vue, la concentration. Et ce qui est écrit peut être relu plus tard, à tête reposée, avec une distance qu’on n’avait pas sur le moment.

Je le pratique aussi, pour des choses beaucoup plus légères. Cette réunion qui revient au milieu de la nuit, avec la phrase qu’on aurait dû dire. L’écrire, c’est transformer l’agitation en quelque chose de traité. Et souvent, c’est suffisant pour que le cerveau lâche prise.

Ouvrir le champ des approches

Ce que Solweig aimerait changer, c’est la manière d’aborder l’accompagnement. Elle a longtemps été bloquée par un cadre qu’elle juge assez fermé. Puis elle a découvert d’autres approches, venues notamment du Canada ou d’Italie : l’EMDR, l’IFS, la compassionate inquiry. Certaines ne sont pratiquées en France que depuis quelques années.

Sa conviction : notre cerveau est multidimensionnel, et il a besoin d’approches qui le sont aussi. Pas une méthode unique pour tous, mais la possibilité pour chacun de trouver celle qui correspond à sa façon de fonctionner, au moment où il en a besoin. Rien n’est figé, rien n’est immuable. Pas même les pires souvenirs.

Donner du sens à ce qui a été vécu

Cette interview n’est pas seulement le récit d’un parcours de reconstruction. Elle met en lumière des mécanismes qui nous concernent tous, quelle que soit la période que nous traversons : une rupture, un échec professionnel, un deuil, une remise en question. Le cerveau retient ce qui va mal, nous charge de fautes qui ne sont pas les nôtres, réécrit nos souvenirs et préfère ce qu’il connaît.

Se reconstruire, ce n’est donc pas faire taire ces automatismes. C’est apprendre à les reconnaître pour ce qu’ils sont : des réactions normales, partagées par tous, qui ne disent rien de notre valeur ni de nos chances d’avancer. Et accepter que le chemin ne soit pas droit, qu’une clé puisse attendre son heure.

Solweig résume sa démarche par une phrase : la résilience, c’est donner du sens à ce qui a été vécu. À travers ses accompagnements, c’est exactement ce qu’elle fait.

Quand je lui ai demandé ce qu’elle dirait à celle qu’elle était au tout début de ce chemin, elle n’a pas parlé d’arrivée. Elle pense ne pas y être encore. Elle a simplement dit que le chemin était beau.

Et vous, quelle clé avez-vous peut-être rangée trop tôt ? J’attends vos commentaires avec impatience !

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