Biais cognitifs, femmes et entrepreneures, une interview avec Ophélie Jouvenon

Biais cognitifs, femmes et entrepreneures, une interview avec Ophélie Jouvenon

Dans cette interview, il n’est jamais question de tout envoyer valser du jour au lendemain. Pas de virage violent, pas de clash brutal avec la vie d’avant. Il est question de ces biais cognitifs qui freinent tant de femmes, mêmes brillantes, quand elles veulent changer de trajectoire. Et en particulier des biais cognitifs qui empêchent les femmes entrepreneures d’oser, de se rendre visibles et de se sentir légitimes.  

Le témoignage d’Ophélie c’est finalement juste un décalage intérieur, progressif, mais irréversible.

C’est dans l’un de ces moments de friction qu’Ophélie Jouvenon fait un choix radical : écouter ce qui grince, plutôt que de continuer à faire comme si.
Quand, vers 40, elle décide de se lancer dans l’entrepreunarit, elle ne cherche pas à tout recommencer, mais à concilier deux facettes d’elle-même : l’économiste et la femme libre.

“Pour avoir ce qu’on veut, il faut savoir ce qu’on ne veut plus.”

Ce qu’elle découvre alors, c’est que pour se réinventer, il ne suffit pas d’oser. Il faut d’abord désapprendre ce que l’on croit vrai. C’est là que les biais cognitifs entrent en scène.

Le déclic de la dissonance : quand l’intime bouscule le système

Ophélie décrit ce moment avec une lucidité percutante. Rien ne va mal, mais tout semble figé. Elle a l’impression de trahir une part d’elle-même en perpétuant une vie “alignée” en apparence.

Son déclic :

“C’est le jour justement où j’ai calculé le nombre d’heures que je faisais et la rémunération que j’avais par rapport à ce que j’apportais. Et je me suis dit que, en fait, ça n’allait pas (…) Donc c’est là où je me suis dit : il était temps que je devienne entrepreneur et que je repêche tous mes vieux rêves.”

Mais derrière cette prise de conscience économique, il y a quelque chose de plus intime encore. Ce n’est pas seulement une histoire de chiffres. C’est une question de cohérence, de transmission, de modèle.

“Le meilleur service qu’on puisse rendre à nos enfants, c’est de leur apprendre qu’ils peuvent se réinventer. Créer ce qu’ils ont envie de créer et surtout, être bien dans leur peau.”

Ce qu’Ophélie revendique, ce n’est pas un changement de cap personnel : c’est un acte éducatif, presque politique. Montrer à sa fille, qu’être une femme libre, ça s’apprend. Ça se choisit. Et ça se cultive.

“Créez-vous la vie que vous avez envie d’avoir parce qu’en faisant ça, ça permettra à vos enfants d’être bien dans leurs pompes et de se réinventer autant qu’ils en ont besoin.”

Cette décision d’oser, de se rendre visible, de quitter la sécurité d’un rôle reconnu pour en construire un nouveau, c’est aussi un héritage inversé : celui qu’elle décide de transmettre en rupture avec ce qu’on lui a inculqué.

“Dans les familles, 65 c’est le moment où les femmes ont pu disposer librement de leur argent. Moi, c’est la génération de ma mère.”

Elle prend conscience qu’elle a grandi dans une culture du contrôle plus que de la création, du maintien plus que du déploiement.

“Les femmes restent très cantonnées à la gestion. C’est-à-dire, c’est plutôt des bonnes gestionnaires, mais être gestionnaire, ce n’est pas ça qui fait être riche.”

Et elle choisit de briser ce modèle, non par rejet, mais par transformation. Elle passe du pilotage automatique hérité à une forme de souveraineté choisie. Pour elle. Et pour les autres.

“C’est se projeter dans l’avenir. Et c’est aussi croire qu’on est la personne qui va pouvoir créer cet avenir.”

Ophélie Jouvenon – Économiste, Conférencière et Fondatrice de Fric Au Féminin

Avancer malgré les blocages : peur, imposture et injonctions sociales

Ce qui frappe chez Ophélie, c’est qu’elle ne parle jamais de “manque de confiance” comme d’un état figé, définitif. Elle parle de peur. De malaise. D’hésitation. Mais surtout d’un choix : celui d’agir avec.

“Comme toutes les autres, j’ai cru que je manquais de confiance en moi.”

“J’avais extrêmement peur. Alors là, vous me voyez maintenant, je suis conférencière et je m’exprime régulièrement. Mais ma première vidéo, ça a été une épreuve. J’ai été vomir à la fin… mais je l’ai faite.”

C’est là que réside la clé. Elle fait, malgré tout. Pas dans la performance. Mais dans la régularité.

“J’accepte de toujours redémarrer à zéro. […] Je m’améliore de 1 % à chaque fois. Et à un moment, je deviens très bonne en ne lâchant pas l’affaire.”

Cette philosophie des petits pas, loin de l’héroïsme ou de l’injonction à la réussite, devient un levier de reconstruction. Elle ne nie pas les blocages. Elle apprend à avancer avec eux.

Le syndrome de l’imposteur et l’illusion de ne pas être légitime

“Je ne me sentais pas légitime de proposer des choses alors qu’en fait la légitimité, ça faisait déjà 15 ans que je l’avais.”

C’est une phrase qui pourrait résumer à elle seule le syndrome de l’imposteur, particulièrement fort chez les femmes. Ce syndrome, très fréquent chez les femmes entrepreneures, est souvent alimenté par des biais cognitifs de genre. Malgré les compétences, les réussites, les preuves, il persiste une sensation de ne pas être “autorisée” à proposer, à vendre, à s’exposer.

Et cela ne tient pas qu’à l’individu. C’est une affaire de représentations.

“J’étais une des rares femmes dans des milieux d’hommes. […] J’avais un problème de représentation.”

C’est pour cette raison qu’elle crée Fric au Féminin : pour offrir des modèles visibles là où il n’y avait que des figures masculines, et donc difficilement accessibles mentalement pour d’autres femmes.

Ce qu’elle n’a jamais osé dire (et pourquoi elle choisit aujourd’hui de le faire)

Quand on lui demande ce qu’elle a gardé pour elle pendant sa transformation, Ophélie évoque un tabou plus profond : le fait d’avoir accepté une vie qui ne lui convenait pas parce que tout le monde faisait pareil.

“J’ai accepté des choses que je ne voulais pas aussi parce que, autour de moi, tout le monde acceptait. Donc j’ai cru que c’était normal.”

C’est précisément pour briser cette illusion de “normalité” qu’elle témoigne aujourd’hui. Pour montrer que d’autres possibles existent, et que tout ne s’effondre pas quand on dit “non”.

“C’est important que celles qui ont décidé de se créer une vie sur mesure et différente en témoignent.”

Les blocages ne sont pas individuels : ils sont systémiques

Là encore, Ophélie ne s’arrête pas à son propre vécu.
Elle prend du recul, observe les femmes qu’elle accompagne, et pose un constat clair :

“Chez les femmes, c’est systémique. […] Même si sur le papier ce serait censé être levé, ça ne l’est pas dans les faits.”

Elle énumère les blocages encore bien ancrés :

  • difficulté à négocier sa rémunération,
  • femmes auto-entrepreneures qui ne gagnent pas un rond,
  • frilosité à investir ou à évaluer le risque,
  • croyance que réussir c’est être matérialiste (et donc une mauvaise mère ?).

“On serait une femme matérialiste, un peu dépourvue de bons sentiments et un peu moins aimante.”
“C’est ce qu’on voit dans les films : la business woman, c’est la nana qui n’a pas d’enfant, qui écrase tout le monde.”

Ces images mentales façonnent nos représentations du succès, du pouvoir, de l’ambition. Elles conditionnent nos choix bien avant qu’on ait conscience de les faire. Ces freins sont souvent présentés comme un manque de confiance personnel, alors qu’il s’agit souvent de biais cognitifs profondément ancrés chez les femmes qui entreprennent.

Changer pour soi, mais aussi pour les autres

Ce que cette lucidité lui a permis, c’est de construire un modèle dans lequel l’ambition et l’équilibre ne s’excluent plus.

“Moi, je le vois chez les femmes qui sont entrepreneures. Notre motivation, c’est aussi de mieux respecter nos différents équilibres.”

Elle fait le lien entre la culture de la gestion transmise aux femmes, et la nécessité de réapprendre à se projeter, à créer, à investir.

“Entre gérer les pots de yaourt et avoir une stratégie d’investissement qui fait que ça se multiplie, il y a un petit peu de boulot quand même.”

Les raccourcis mentaux de notre cerveau - les biais cognitifs

Les biais cognitifs invisibles qui freinent les femmes entrepreneures

Le parcours d’Ophélie met en lumière un phénomène encore largement sous-estimé :
la façon dont les biais cognitifs façonnent la trajectoire des femmes qui entreprennent.

Souvent, ils ne prennent pas la forme d’un obstacle extérieur clair. Ils se nichent dans les replis du quotidien, des pensées automatiques, des habitudes de discrétion ou de prudence, des injonctions intégrées dès l’enfance.

“Chez les femmes, c’est systémique.”

Ce que montre son parcours, c’est que ces biais cognitifs chez les femmes entrepreneures ne sont pas qu’une affaire individuelle. Ils s’inscrivent dans une structure culturelle, sociale et économique qui rend plus difficile l’accès à la projection, à la visibilité, à la richesse.

Ce que traverse Ophélie, ce n’est pas juste une affaire de personnalité ou de parcours. Les peurs, les doutes, les inerties ne sont pas des failles personnelles. Ce sont les biais cognitifs, ces raccourcis mentaux qui orientent nos choix ou nos non-choix.

Mais ces biais ne flottent pas dans l’air. Ils sont nourris, entretenus, renforcés par le contexte social, culturel, éducatif :

  • Quand on apprend aux filles à “bien gérer” mais jamais à “investir”.
  • Quand la réussite s’incarne majoritairement dans des figures masculines.
  • Quand on valorise la discrétion plus que l’ambition chez les femmes.

Alors il devient presque logique de ne pas se sentir légitime à vouloir plus. Ce n’est pas qu’on doute de nos capacités. C’est qu’on ne nous a pas montré qu’on pouvait s’y autoriser.

En ce sens, les biais cognitifs ne sont pas seulement des erreurs de perception. Ce sont des outils d’adaptation à une culture qui bride certains profils plus que d’autres.

L’un des apports les plus précieux du témoignage d’Ophélie, c’est de mettre des mots sur ce que l’on vit sans toujours savoir le nommer.

🔹 Le biais de statu quo

“On est aujourd’hui dans une société où l’histoire du CDI et du même boulot toute sa vie, c’est mort, si vous ne vous en étiez pas rendu compte.”

Ce biais de statu quo nous pousse à privilégier la sécurité perçue d’une situation connue, même insatisfaisante, plutôt que d’oser l’inconnu.
On s’accroche à un modèle devenu obsolète : celui du confort qui rassure, mais qui immobilise.

🔹 L’illusion de transparence

“J’ai toujours eu peur dans ce que j’ai fait. […] Mais tout ce qui me faisait peur, j’ai fait un tout petit pas pour me rendre compte qu’en fait la foudre ne traversait pas mon corps.”

L’illusion de transparence nous fait croire que nos doutes se voient, que notre peur s’entend, que notre manque de confiance est visible de l’extérieur.
Alors on se retient, on attend d’être “prête”, de “maîtriser”, d’être “légitime”.

🔹 Le syndrome du coquelicot rouge

“J’étais la seule. Donc je dépassais. Et on ne pouvait pas faire autrement que de me voir. Et parfois j’avais envie de me cacher pour qu’on ne me voie pas.”

Derrière cette métaphore se cache un refus ancré de la visibilité : celui de se montrer, de sortir du rang, de briller. Parce qu’on nous a appris que prendre de la place, c’était déranger et qu’une femme trop visible, c’est une femme exposée.

Transformer pour transmettre (et faire bouger les lignes)

Ce que traverse Ophélie, elle ne le garde pas pour elle. Sa lucidité, ses échecs, ses ajustements, ses prises de conscience… Elle les met au service de celles qui, à leur tour, veulent franchir un cap.

Car Fric au Féminin n’est pas né d’une posture d’experte, mais d’un vécu incarné.
Elle n’enseigne pas des théories. Elle transmet ce qu’elle a elle-même éprouvé, testé, transformé.

“Moi-même, je les ai traversées. Donc je le comprends mieux que n’importe quel autre.”

Le travail qu’elle fait aujourd’hui auprès des femmes entrepreneures, c’est d’abord un travail de reprogrammation : déconstruire les biais cognitifs, recoder les modèles, retirer les filtres mentaux qui limitent l’ambition. Bref, libérer les femmes des biais cognitifs qui sabotent leur autonomie économique. 

Ce qu’elle propose aujourd’hui à ses clientes, c’est bien plus qu’un accompagnement stratégique : C’est un cadre de déconditionnement, un espace où les blocages, financiers, mentaux, identitaires, peuvent être regardés, questionnés, déplacés.

Elle agit comme un révélateur : pas pour dire quoi faire, mais pour autoriser à penser autrement. Et c’est cette posture-là, nourrie de son propre cheminement, qui fait sa singularité.

“Je suis capable de tout créer : mon système de retraite, mon système de business. Et je n’attends pas de quelqu’un qui me l’amène, que ce soit l’État, un patron ou un homme.”

En mettant des mots sur ce que beaucoup vivent en silence, Ophélie Jouvenon agit à un autre niveau. Elle montre que les biais cognitifs, chez les femmes entrepreneures, ne sont pas des fatalités, mais des constructions qu’on peut déconstruire. Et que ce travail intérieur peut devenir, pour chacune, un levier de puissance, de liberté… et d’impact collectif.

Et pour retrouver l’audio uniquement, rendez-vous sur les plateformes habituelles : Spotify, Apple Music, Deezer et Amazon Music.

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Un commentaire

  1. superbe article où j’ai noté : ces biais cognitifs chez les femmes entrepreneures ne sont pas qu’une affaire individuelle. Ils s’inscrivent dans une structure culturelle, sociale et économique qui rend plus difficile l’accès à la projection, à la visibilité, à la richesse. et le syndrome du coquelicot que tu as bien expliqué. Une pépite cet article