Biais cognitifs et échecs professionnels, et si on se racontait tout
Et si nos échecs nous racontaient mieux que nos succès ? Je m’intéresse aujourd’hui à un sujet crucial pour nombre d’entre nous : comprendre comment les liens directs et indirects entre biais cognitifs et échecs professionnels. D’abord les liens dans notre façon de nous raconter.
Je suis retombée sur une une phrase que j’ai écrite un jour dans un récit biographique. Un bilan personnel, rédigé dans un moment de fatigue, après une période professionnelle particulièrement difficile. La phrase était courte, presque anodine :
“Je n’ai pas su trouver un moyen de le contourner.”
Je parlais d’une situation de harcèlement. D’un supérieur hiérarchique dont le comportement avait été reconnu problématique par ma propre direction. Une situation que n’importe qui, de l’extérieur, aurait décrite sans hésiter comme un contexte toxique dans lequel j’avais tenu bien plus longtemps que la moyenne.
Et pourtant. Dans mon propre récit, la conclusion que j’en tirais, c’est que j’avais manqué quelque chose.
J’y ai repensé souvent depuis. Pas à la situation elle-même, mais à cette phrase. À ce qu’elle dit sur la façon dont nous nous racontons nos histoires professionnelles. Sur les filtres invisibles qui transforment des décisions lucides en échecs, des départs courageux en fuites, des parcours solides en preuves insuffisantes.
Parce que cette phrase, je n’aurais jamais pu la dire d’une amie dans la même situation.
Trois biais cognitifs expliquent ce mécanisme d’analyse de nos échecs professionnels :
- le biais du survivant, qui fausse notre perception de ce qu’est un parcours normal ;
- la fausse mémoire autobiographique combinée au biais de résultat, qui réécrivent nos choix en défaites ;
- et les biais d’attribution, qui nous rendent plus sévères avec nous-mêmes qu’avec n’importe qui d’autre.
Les comprendre, c’est reprendre la main sur la façon dont on se raconte et sur les décisions qu’on s’autorise à prendre ensuite.
Biais du survivant : pourquoi les success stories faussent notre lecture de nos propres parcours
Nous vivons dans un environnement professionnel saturé de success stories. LinkedIn en est l’épicentre, mais le phénomène dépasse largement les réseaux sociaux. Les livres de management, les conférences, les podcasts de développement personnel. Partout, la même structure narrative : la difficulté surmontée, la leçon tirée, la transformation accomplie. L’échec existe, mais seulement comme marchepied. Propre, utile, rétrospectif.
Ce que cette omniprésence produit, c’est une distorsion de notre perception de ce qu’est un parcours normal.
Quand on ne voit jamais les coulisses des autres : les projets abandonnés, les missions qui ont mal tourné, les départs qui ressemblaient à des défaites… on finit par croire que les siens sont anormalement compliqués. Que les autres avancent en ligne droite pendant qu’on zigzague. Que leur confiance est méritée et que la nôtre reste à prouver. C’est exactement le terreau dans lequel pousse le syndrome de l’imposteur.
C’est ce que les psychologues appellent le biais du survivant. On tire des conclusions à partir de ce qui est visible, en oubliant systématiquement ce qui n’est plus là pour témoigner.
Le biais du survivant en quelques mots…
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine voulait renforcer ses bombardiers. Elle a analysé les avions revenus de mission et identifié les zones les plus touchées pour y ajouter des blindages. Un statisticien, Abraham Wald, a finalement posé la question que personne n’avait posée : et les avions qui ne sont pas revenus, où étaient-ils touchés ? C’est là qu’il fallait mettre le blindage, sur les zones absentes des données, précisément parce qu’elles étaient absentes.
Nos récits professionnels fonctionnent exactement comme ces données. On ne voit que les avions qui sont revenus. Et on en tire des règles générales sur ce qu’est un bon parcours.
Un biais actif dans nos propres récits
Mais ce biais ne concerne pas que les autres. Il opère aussi dans notre propre récit.
Pendant vingt ans, j’ai soigneusement construit une narration de ma carrière autour de ce qui avait fonctionné. Les projets aboutis, les équipes fédérées, les responsabilités élargies. Ce que j’ai beaucoup moins raconté : la mission terminée en quelques mois dans une ambiance délétère, le projet livré à 90% mis à la poubelle sur recommandation d’un cabinet externe, le poste quitté avant la fin de la période d’essai parce que ce pour quoi j’avais signé ne correspondait pas à ce qu’on m’avait proposé.
Ces épisodes n’ont pas disparu de ma vie. Ils ont disparu de ma vitrine. Et en les effaçant, j’ai participé au même mécanisme que je venais de décrire.
La première chose que le biais du survivant nous vole, c’est l’honnêteté de notre propre histoire. La deuxième (et c’est peut-être la plus coûteuse) c’est notre capacité à mesurer correctement la difficulté de ce qu’on a accompli. Parce que si on ne voit jamais les coulisses des autres, on finit par croire que les siennes sont anormalement compliquées.
Fausse mémoire autobiographique et biais de résultat : comment on transforme ses choix en défaites
Il y a quelque chose de plus insidieux encore que le biais du survivant. C’est la façon dont notre mémoire réécrit, progressivement, le sens de ce qu’on a vécu.
Nous avons tendance à croire que nos souvenirs sont des enregistrements, fidèles, stables, accessibles. La recherche en psychologie cognitive montre le contraire. La mémoire est reconstructive.
À chaque fois qu’on évoque un souvenir, on ne le récupère pas intact. On le réassemble à partir de fragments, teintés par notre état émotionnel du moment, par ce qu’on a dit depuis, par les récits qu’on en a faits à d’autres. Et chaque reconstruction modifie légèrement la version précédente. J’en ai parlé dans l’épisode consacré aux biais cognitifs qui enjolivent le passé : notre cerveau ne stocke pas la réalité, il la réinterprète en permanence.
Qu’est-ce que la fausse mémoire autobiographique ?
Ce phénomène, la fausse mémoire autobiographique, a des conséquences très concrètes sur la façon dont on se souvient de ses décisions professionnelles.
Si on a raconté dix fois un départ comme une contrainte, comme quelque chose qu’on a subi, c’est cette version que le cerveau finit par stocker comme réelle. L’espace de décision lucide qui existait à l’époque disparaît progressivement du souvenir. Et avec lui, la conscience qu’on avait agi, pas simplement réagi.
C’est exactement ce qui s’était produit dans mon propre récit. Certains de mes départs avaient été des choix délibérés, pris après analyse de la situation, avec les informations disponibles à ce moment-là. Mais à force de les raconter dans des contextes de remise en question (des bilans, des périodes de doute, des conversations où on cherche à comprendre ce qui n’a pas fonctionné) ils avaient fini par ressembler à des défaites.
Comprendre le biais de résultat :
Ce qui nous amène à un deuxième mécanisme, étroitement lié au premier : le biais de résultat.
Ce biais décrit notre tendance à juger la qualité d’une décision passée en fonction de ce qu’elle a produit, plutôt qu’en fonction de ce qu’on savait et de ce qui était raisonnable au moment où on l’a prise.
L’exemple le plus clair vient de la médecine. Un chirurgien décide d’opérer un patient dont l’intervention est risquée mais justifiée par toutes les données disponibles. Si le patient s’en sort, la décision était bonne. Si le patient décède, la même décision, prise avec les mêmes informations, le même raisonnement, devient rétrospectivement une erreur de jugement.
Le résultat a changé. La qualité de la décision, elle, n’a pas bougé.
Nos parcours professionnels fonctionnent de la même façon. Quitter un poste après avoir évalué que les conditions ne permettaient plus d’avancer, c’est une décision pertinente prise avec les informations disponibles. Les difficultés qui suivent : une autre mission compliquée, un autre environnement politique, n’invalident pas la qualité de ce choix. Elles le colorent rétrospectivement d’une teinte qu’il n’avait pas à l’origine.
Fausse mémoire autobiographique et biais de résultat combinés produisent quelque chose de particulièrement sournois. Si ces biais cognitifs s’imposent, on finit par se souvenir de décisions correctes comme des erreurs et des échecs professionnels. Et on juge ces “erreurs” sur des résultats qu’on ne pouvait pas prévoir.
Ce mécanisme rejoint directement ce que j’explore dans l’épisode sur les biais cognitifs et la prise de décision : notre cerveau évalue mal ses propres choix parce qu’il les juge toujours à partir d’un point d’arrivée qu’il ne connaissait pas au départ.
Biais d’attribution : pourquoi on est plus sévère avec soi qu’avec n’importe qui d’autre
Revenons à cette phrase que j’avais écrite : “Je n’ai pas su trouver un moyen de le contourner.”
Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est moins son contenu que son mécanisme. Parce que si une amie m’avait décrit la même situation, je n’aurais jamais conclu qu’elle n’avait “pas su”. J’aurais dit qu’elle avait tenu dans un environnement qui n’était pas fait pour la réussir, que partir était la décision juste, que tenir aussi longtemps qu’elle l’avait fait était déjà remarquable.
Ce décalage entre le regard qu’on porte sur soi et celui qu’on porterait sur quelqu’un d’autre dans la même situation est au cœur de ce que la psychologie cognitive décrit comme les biais d’attribution.
De l’erreur fondamentale d’attribution à l’effet acteur-observateur
L’effet acteur-observateur décrit une asymétrie fondamentale : quand on est l’acteur d’une situation, on explique son comportement par le contexte, les circonstances, la pression, l’environnement… Quand on observe quelqu’un d’autre dans la même situation, on l’explique par sa personnalité, ses compétences, ses choix. “J’étais sous pression ce jour-là” pour soi. “Il manque de discernement” pour l’autre.
L’erreur fondamentale d’attribution va dans le même sens : on a tendance à surestimer les facteurs de personnalité chez les autres et à sous-estimer les facteurs situationnels. Ce que l’autre fait, c’est parce qu’il est comme ça. Ce que je fais, c’est parce que la situation l’exigeait. J’ai consacré un épisode entier à ce mécanisme et à ses effets sur nos relations : l’effet acteur-observateur, pourquoi on juge les autres mais jamais soi-même.
Des effets qui s’inversent à notre détriment
Globalement, ces deux mécanismes jouent en notre faveur. Ils nous permettent d’être raisonnablement indulgents avec nos propres écarts, de nous accorder les circonstances atténuantes que nous refuserions à d’autres.
Mais ils ont un angle mort.
Dans les contextes de difficulté professionnelle prolongée (harcèlement, mise en cause répétée, environnements où notre légitimité a été systématiquement questionnée) le mécanisme peut s’inverser. On commence à internaliser la lecture externe. À se dire que si autant de gens semblent penser qu’on a tort, c’est peut-être qu’on a tort. À attribuer à ses propres limites ce qui relevait du contexte, des dynamiques de pouvoir, ou simplement de la malchance organisationnelle.
On devient alors l’observateur le plus sévère de sa propre situation, celui qui appliquerait à lui-même exactement la sévérité qu’il éviterait d’appliquer à quelqu’un qu’il aime. C’est d’ailleurs l’un des ressorts profonds du biais égocentrique : notre évaluation de nous-mêmes est rarement aussi objective qu’on le croit.
Trois questions pour relire son parcours professionnel autrement et déjouer le lien entre biais cognitifs et échecs professionnels
Ces trois mécanismes ont un point commun : ils déforment notre lecture du passé d’une façon qui nous coûte quelque chose dans le présent. Ils nous poussent à :
- hésiter à tenter ce qu’on a déjà tenté
- sur-interpréter une expérience difficile comme un signal d’incompétence
- nous servir de ses “demi-succès” comme d’une raison de ne pas recommencer
Pour déjouer ses biais cognitifs, trois questions concrètes permettent de commencer à corriger ça.
- Si cette expérience s’était terminée différemment, comment la décririez-vous ?
Un projet enterré pour des raisons politiques, dans lequel on a développé des compétences réelles, avait une valeur. Sa conclusion ne l’annule pas. C’est le biais de résultat qui pousse à croire le contraire.
- Qu’est-ce que vous saviez au moment où vous avez pris cette décision ?
Pas ce que vous savez aujourd’hui. Pas ce que la suite a révélé. Ce que vous saviez à ce moment précis, avec les options réellement disponibles. Cette question remet la décision là où elle appartient : dans son contexte d’origine, pas sous le regard confortable du recul.
- Qu’est-ce que vous diriez à votre meilleure amie dans la même situation ?
C’est sans doute la plus simple et la plus efficace des trois. Elle exploite l’effet acteur-observateur dans le bon sens : on redevient observateur de sa propre vie, ce qui restaure la clémence contextuelle qu’on accorde naturellement aux autres. La réponse qu’on donnerait à quelqu’un qu’on aime est presque toujours plus juste que celle qu’on s’applique à soi-même.
Ce qu’on efface en ne racontant pas
Il y a quelque chose que je comprends mieux maintenant que je ne l’avais compris quand je l’ai vécu. Quelque chose qui fait désormais pleinement sens : le lien entre biais cognitifs et notre lecture de nos échecs professionnels.
Chaque fois qu’on efface une difficulté de son récit, chaque fois qu’on range un départ douloureux dans la case “demi-succès” sans vraiment l’examiner, on ne se protège pas.
- On se prive de quelque chose.
- On se prive de la mesure réelle de ce qu’on a accompli.
- On se prive de la reconnaissance que certains contextes étaient objectivement difficiles, pas parce qu’on n’était pas à la hauteur mais parce qu’ils l’étaient.
- Et on se prive, peut-être surtout, de la capacité à se faire confiance pour la prochaine fois.
Parce qu’un récit rétréci finit par rétrécir les choix qu’on s’autorise à faire. C’est précisément ce que j’explore dans l’article sur les biais cognitifs et l’entrepreneuriat : la façon dont on se raconte son histoire détermine directement les risques qu’on s’autorise à prendre.
La phrase que j’avais écrite : “je n’ai pas su trouver un moyen de le contourner”. Je ne la relis plus de la même façon aujourd’hui. Ce qu’elle dit maintenant, c’est que j’ai tenu dans un environnement difficile, que j’en suis sortie quand il le fallait, et que ma mémoire a ensuite fait ce que la mémoire fait toujours : elle a reconstruit, elle a coloré, elle a effacé l’espace de décision pour ne garder que la conclusion.
Ce n’était pas un échec. C’était une décision prise dans des conditions difficiles. Et cette nuance, petite en apparence, change tout à la façon dont on se prépare pour la suite.
Écouter l’épisode complet
Cet article est lié à l’épisode 59 du podcast Les Biais Dans Le Plat, “Et si nos échecs nous racontaient mieux que nos succès ?”
Pour aller plus loin sur ces biais cognitifs qui révisent nos succès et nos échecs professionnels, écoutez l’épisode complet sur vos plateformes habituelles :
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▶️ Retrouvez également tous les épisodes en vidéo sur ma chaîne YouTube Et si vous ne savez pas par où commencer, la page PODCAST recense tous les épisodes classés par thème.
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