Femme en tenue professionnelle consultant son téléphone tout en se recoiffant, symbolisant l'attention divisée du multitâche et la charge mentale au travail
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Multitâche et charge mentale : pourquoi votre carrière en paie le prix

Il y a quelques mois, un commentaire sous mon article sur le mythe du multitâche a changé la façon dont je voulais parler de la charge mentale. Un directeur d’école, dans un métier très majoritairement féminin, m’expliquait qu’il ne se reconnaissait pas dans ce que je décrivais sur le multitâche au féminin. Qu’il vivait, lui aussi, cette pression du « tout gérer en même temps ». Et qu’accoler « féminin » à « multitâche » finissait par occulter un problème plus large.

Il avait raison sur un point. Et j’ai eu envie d’aller plus loin que le symptôme.

Parce qu’au fond, la question n’est pas seulement de savoir qui porte cette charge mentale. C’est de comprendre ce que le multitâche fait, très concrètement, à votre cerveau. Minute par minute. Que vous soyez femme ou homme, cadre ou manager de terrain, ce mécanisme obéit aux mêmes lois cognitives, et il porte un nom que je n’avais jamais détaillé jusqu’ici : le résidu attentionnel.

C’est ce mécanisme que je veux vous montrer aujourd’hui, avant de revenir, avec toute la nuance qu’il mérite, sur ce que ce commentaire m’a appris.

Le tour de passe-passe : d’un talent supposé à un risque bien réel

Avant d’aller plus loin dans les mécanismes du cerveau, il faut revenir sur ce qui déclenche tout. Un biais que j’ai déjà détaillé dans mon article sur le mythe du multitâche féminin, l’erreur d’attribution. Quand on observe quelqu’un gérer plusieurs choses à la fois sans craquer, on attribue spontanément cela à un talent. Ce qu’on ne voit pas, c’est que cette personne s’est souvent adaptée parce qu’elle n’avait pas d’autre option. Une fois cette adaptation rebaptisée en talent, elle devient un argument : « Elle s’en sort si bien, autant lui confier ça aussi. » Le compliment devient la justification de la surcharge suivante.

Je le vois régulièrement dans les organisations que j’accompagne. Il y a toujours une personne à qui l’on confie systématiquement les dossiers complexes, les clients difficiles, les urgences de dernière minute. Elle est débordée, mais elle gère, alors on continue de lui donner la tâche suivante. Le problème, ce n’est pas seulement qu’elle s’épuise : c’est que toute l’organisation devient dépendante d’une seule personne. Le jour où elle craque, change de poste ou part tout simplement, l’entreprise découvre qu’elle avait construit sa résilience sur l’épuisement d’une seule personne. Ce n’est plus un sujet individuel, c’est un risque organisationnel, au même titre qu’une dépendance à un fournisseur unique, sauf que celui-ci porte un nom et un visage.

La charge mentale au travail d'une femme multitâche
Photo de ThisisEngineering sur Unsplash

Ce que votre cerveau fait vraiment quand il jongle

Oubliez un instant la question de genre. Regardons ce qui se passe dans n’importe quel cerveau, homme ou femme, quand il jongle entre plusieurs tâches. Vous connaissez peut-être déjà l’effet Zeigarnik, ce mécanisme qui explique pourquoi une tâche non terminée reste active en arrière-plan de votre esprit, comme un onglet resté ouvert. Il agit sur votre mémoire, après coup. Mais il existe un second mécanisme, qui agit pendant, et que je n’avais encore jamais détaillé.

Une chercheuse américaine, Sophie Leroy, a étudié précisément ce moment de bascule. Elle lui a donné un nom : le résidu attentionnel. Concrètement, quand vous quittez une tâche avant de l’avoir vraiment bouclée pour répondre à ce mail ou décrocher ce téléphone, une part de votre attention reste collée à la tâche précédente. Vous n’êtes jamais complètement là où vous êtes. La qualité de votre réflexion sur la tâche en cours baisse littéralement, parce qu’une partie de vos ressources cognitives est restée ailleurs.

Ce n’est pas seulement plus lent, c’est plus flou. Vous ne faites jamais rien à cent pour cent, vous faites tout à soixante ou soixante-dix pour cent en simultané, et vous ne le sentez même pas, parce que c’est devenu votre état par défaut.

C’est là que les deux mécanismes se rejoignent. La charge mentale, théorisée par la sociologue française Monique Haicault dès 1984, ne se limite pas à l’accumulation de tâches. Elle tient aussi, et peut-être surtout, à leur simultanéité : le fait d’en tenir plusieurs ouvertes à la fois dans sa tête, en permanence. Zeigarnik explique pourquoi la tâche abandonnée vous hante plus tard. Le résidu attentionnel explique pourquoi la tâche suivante souffre tout de suite. Mis ensemble, ils donnent un visage cognitif précis à cette simultanéité, quarante ans après qu’Haicault l’a théorisée sans disposer encore de ces outils de psychologie cognitive.

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Effet Zeigarnik et résidu attentionnel : les deux mécanismes de la charge mentale

La charge n’a pas de genre, et voilà ce qu’elle vous coûte

Revenons à ce commentaire qui a nourri cet article. Le multitâche, en tant que fonctionnement cognitif, n’a rien de féminin. N’importe quel cerveau perd en qualité quand il jongle : une étude menée en Suisse l’a montré noir sur blanc, à charge égale, hommes et femmes montrent le même niveau de stress, la même baisse de performance. Ce qui est genré, ce n’est pas le cerveau. C’est la distribution, portée majoritairement par les métiers du soin, de l’enseignement, de l’organisation domestique. Le directeur d’école qui m’a écrit, a raison sur un point, la surcharge n’a pas de genre, mais l’étiquette qu’on colle dessus, elle en a un. On ne dit jamais à un homme « tu es tellement doué pour tout gérer », comme s’il s’agissait d’un trait uniquement féminin.

Et ce compliment déguisé, il coûte quoi, pour de vrai ? Une attention diluée sur tout, concentrée sur rien. Une charge mentale qui ne redescend jamais vraiment. Et quelque chose de plus insidieux, que j’ai mis des années à comprendre : dans beaucoup d’organisations, les promotions échappent précisément aux personnes les plus opérationnelles. Parce qu’à force de prouver leur valeur en en faisant toujours plus, elles deviennent un pilier qu’on hésite à déplacer. On croit sceller sa réussite en devenant indispensable, alors qu’on scelle en réalité son propre plafond de verre. La gestion de crise est applaudie mais on promeut rarement celle ou celui qui la porte, précisément parce qu’elle, ou il, la porte trop bien.

Ce qu’il faut retenir

Alors la prochaine fois qu’on vous dit que vous gérez tellement bien tout à la fois, posez-vous une seconde la question : qu’est-ce que ce compliment est en train de vous coûter, sans que vous ne le voyiez ? Ce n’est pas une question de genre, c’est une question de mécanisme. Et une fois qu’on le voit, on peut enfin choisir d’agir autrement plutôt que de continuer, en silence, à porter ce qu’on nous félicite de porter.

Retrouvez aussi l’épisode 66 du podcast qui reprend et enrichi ce thème sur SpotifyApple PodcastAmazon Music et Deezer

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