Reconversion professionnelle, ces biais cognitifs qui vous retiennent
Vous connaissez cette sensation lors d’une reconversion professionnelle. Un jour, vous changez de poste, de fonction, parfois de secteur entier. Et là, quelque chose se dérègle. Vous qui aviez fait vos preuves, vous voilà à douter de tout, à vérifier deux fois ce que vous savez déjà, à attendre que quelqu’un remarque que vous improvisez. Ce n’est pas un manque de compétence. Ce sont des biais cognitifs.
Dans ce nouvel épisode des Biais dans le Plat, j’ai reçu Florence Alfano, architecte devenue accompagnante, qui a traversé plusieurs reconversions avant de créer son projet Femmes dans le Flo. Son témoignage m’a permis de re-parcourir trois biais que je croise sans arrêt chez les femmes que j’accompagne, et que j’ai moi-même vécus : le syndrome de l’imposteur, l’aversion à la perte, et le faux consensus. Trois mécanismes qui, une fois nommés, changent radicalement la façon dont on vit une reconversion, ou dont on choisit de changer de vie professionnelle.
Pour retrouvez l’épisode sur Spotify, Apple ou Deezer et voir la vidéo, c’est ici.
Qui est Florence Alfano ?
Architecte de formation, Florence a exercé à Paris avant de tout réorganiser autour de l’éducation de ses deux fils, en province. Après une reconversion vers le yin yoga puis le français langue étrangère, elle prépare aujourd’hui un départ au Japon et développe Femmes dans le Flow, un accompagnement pour celles et ceux qui veulent se révéler après 40 ans.

Le syndrome de l’imposteur : pas réservé aux débutants
C’est probablement le biais que je croise le plus souvent, chez mes clientes comme chez moi. Le syndrome de l’imposteur ne frappe pas seulement au premier emploi. Il revient à chaque bascule professionnelle, même quand on a déjà fait ses preuves. C’est l’un des biais cognitifs les plus fréquents dans une reconversion.
Je l’ai vécu très concrètement en passant de fonctions communication à des fonctions informatiques, jusqu’à devenir directrice informatique d’une usine. Sur le papier, rien ne me qualifiait pour ce virage. Et pourtant, ce que j’avais construit pendant vingt ans, la compréhension des équipes, l’amélioration des processus, la capacité à faire tenir un collectif ensemble, restait entièrement valable. Ce n’était pas mon expertise technique qu’on venait chercher. C’était ma façon de faire fonctionner les gens autour d’un sujet complexe.
Mais au début, cette expertise transversale ne se voit pas. Elle ne rassure pas. Ce qu’on voit, c’est l’écart entre ce qu’on maîtrisait hier et ce qu’on découvre aujourd’hui. Et le cerveau, qui a horreur du flou, comble ce vide avec une explication simple : si je ne sais pas encore tout, c’est que je ne suis pas légitime.
Et le pire, c’est que ce biais ne disparaît pas avec l’expérience. Aujourd’hui encore, il m’arrive de présenter mon parcours comme une succession de chances. J’ai eu de la chance d’être au bon endroit, j’ai eu de la chance qu’on me propose ce poste. Sauf que non, il n’y avait pas de chance là-dedans. Il y avait du travail, des candidatures, des choix assumés. Mais minimiser, c’est plus confortable que de revendiquer. Et il m’arrive encore, en réunion, de croiser un regard qui semble dire mais qu’est-ce qu’elle fait là ? Ce regard, je ne peux pas prouver qu’il existe vraiment. C’est peut-être moi qui le projette. C’est exactement ça, le syndrome de l’imposteur : il ne s’arrête pas le jour où on devient compétente, il se déplace.
Florence a vécu une version très concrète de ce même mécanisme sur ses chantiers d’architecte. Seule face aux clients, elle sentait qu’on attendait d’elle une maîtrise totale, jusqu’à la dernière vis. Alors qu’un architecte, dit-elle, est un chef d’orchestre, pas un exécutant qui connaît chaque corps de métier dans le détail. Le sentiment d’imposture ne venait pas d’un manque réel de compétence. Il venait d’une définition du rôle que personne n’avait clarifiée, ni pour elle, ni pour ses clients.
💡 À retenir : Changer de fonction ne remet pas votre expertise à zéro. Elle se déplace, elle ne disparaît pas. Et minimiser son parcours par la chance n’est jamais un hasard, c’est le biais qui parle.
Ce même mécanisme de doute a un effet pervers : il nous pousse aussi à ne rien changer. C’est là qu’intervient le deuxième biais.
L’aversion à la perte : pourquoi on reste alors qu’on sait qu’il faut partir
L’aversion à la perte est un biais cognitif redoutablement efficace dans toute reconversion professionnelle, parce qu’il ne se présente jamais comme de la peur. Il se déguise en prudence, en réalisme, en bon sens : “Je ne peux pas partir, j’ai un salaire fixe.” “Je ne peux pas changer, j’ai une sécurité que je n’aurai plus ailleurs.“
Le problème, c’est que ce raisonnement ne compare presque jamais ce qu’on quitte à ce qu’on gagne. Il compare ce qu’on quitte au vide. Et face au vide, n’importe quelle situation connue, même inconfortable, même épuisante, paraît préférable. On raisonne sur la perte certaine, jamais sur le gain possible. C’est exactement le mécanisme que Daniel Kahneman a documenté : la douleur de perdre pèse plus lourd, dans notre cerveau, que le plaisir équivalent de gagner. Ce n’est pas un manque de courage. C’est une mécanique.
Florence l’a nommé avec une image très juste : au moment de prendre son billet pour le Japon, elle décrit un sentiment de sauter dans le vide. Elle sait ce qu’elle laisse derrière elle, ses enfants, son confort géographique et climatique, ses repères. Ce qu’elle ne sait pas encore avec certitude, c’est ce que la suite lui apportera. Et pourtant, elle a tranché. Non pas en niant la perte, mais en la mettant en balance avec quelque chose qu’elle refusait de sacrifier une fois de plus : l’expérience qu’elle veut absolument vivre avant qu’il ne soit trop tard pour la vivre.
C’est là que le biais peut se retourner en levier. Non pas en supprimant la peur de perdre, elle ne disparaît jamais complètement, mais en la mettant enfin en face de ce qu’on gagne, au lieu de la laisser peser seule dans la balance.
💡 À retenir : Tant que vous comparez une perte certaine à un vide, vous ne pourrez jamais choisir. Comparez-la à ce que vous gagnez réellement.
Le faux consensus : “tout le monde a l’air d’avoir un plan sauf moi”
Le dernier biais de ce trio est sans doute le plus insidieux, parce qu’il se nourrit de ce qu’on voit tous les jours sans même y penser. Le faux consensus, c’est cette conviction que les autres ont une trajectoire limpide, un plan clair, une logique évidente, alors que soi, on avance dans le flou.
LinkedIn en est un excellent accélérateur. On y croise des parcours de reconversion racontés a posteriori, une fois la ligne d’arrivée atteinte : “j’ai quitté mon CDI, j’ai suivi mon intuition, aujourd’hui je vis de ma passion.” Ce que ces récits ne montrent presque jamais, ce sont les mois d’hésitation, les faux départs, les nuits à se demander si on ne se trompe pas complètement. Le résultat est visible. Le doute, lui, a été soigneusement édité hors du cadre.
Résultat : on compare son propre chaos intérieur à la version polie du chaos des autres. Et on en tire la mauvaise conclusion, celle qu’on est seule à ne pas savoir où l’on va.
Florence a mis des mots très simples sur ce mécanisme, à travers l’exemple d’une personne qu’elle accompagne : une femme dans la quarantaine, mère de jeunes enfants, convaincue de ne rien faire pour elle. Alors qu’au même moment, cette femme changeait de lieu de vie pour un endroit qui lui convenait mieux, engageait sa famille dans un nouveau projet immobilier. Elle avançait, concrètement. Mais parce que ce n’était pas rangé dans la case “développement personnel” ou “temps pour soi”, elle ne le comptait pas. Le rôle de Florence, dans ce cas précis, n’a pas été de lui donner un plan. Cela a été de rendre visible ce qui l’était déjà, mais qu’elle ne savait pas regarder.
💡 À retenir : Les autres n’ont pas un plan plus clair que le vôtre. Ils ont juste effacé le brouillon avant de vous montrer la version finale.
Ce que ces trois biais cognitifs ont en commun
En prenant du recul sur cette conversation avec Florence, une chose me frappe : ces trois biais cognitifs ne fonctionnent jamais seuls. Le syndrome de l’imposteur nous fait douter de notre légitimité au moment même où l’aversion à la perte nous pousse à rester, et le faux consensus vient enfoncer le clou en nous convainquant que, de toute façon, nous sommes seule dans ce doute. Un système, pas trois anecdotes isolées.
Et un système, ça se comprend. Ça se déconstruit. Ça se déjoue.
Ce que je retiens surtout, c’est que comprendre ces mécanismes ne sert pas à se trouver des excuses pour ne rien changer. Ça sert à arrêter de confondre un réflexe de survie du cerveau avec une vérité sur soi-même. Je ne suis pas moins légitime parce qu’un biais me murmure que je le suis. Je ne dois pas rester parce qu’un autre biais me fait peur du vide. Et je ne suis pas seule dans mon flou, même si tout ce que je vois autour de moi semble organisé et limpide.
Ce n’est pas un manque de courage. C’est un cerveau qui fait son travail, celui de nous protéger. À nous d’apprendre à le remercier, puis à avancer quand même. Comprendre ces biais cognitifs, c’est le premier pas d’une reconversion professionnelle réussie.
Ces mêmes biais, je les retrouve très souvent dans les équipes et les comités de direction que j’accompagne en entreprise. Si ce sujet résonne pour votre organisation, contactez-moi pour en discuter.
Interview croisée : retrouvez aussi mon témoignage chez Florence Alfano
Cet épisode fait partie d’une interview croisée : le même matin, Florence et moi avons échangé nos rôles. Vous retrouverez mon propre témoignage, celui de l’ex-directrice qui a elle aussi traversé le syndrome de l’imposteur et l’aversion à la perte, sur le podcast de Florence Alfano.
Si tu te demandes : “Où en es-tu vraiment dans ta vie ? Qu’est-ce que tu n’as pas encore osé être ?” Florence a créé un questionnaire gratuit pour t’aider à y répondre, en accès immédiat : florencealfano.com/roue
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